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NOTRE HISTOIRE : INVENTER DE NOUVELLES REGLES DU JEU

1. C’était hier, autant dire une éternité, en l’occurrence, juste avant le premier confinement, que j’ai découvert le prochain film de Vincent Dietschy, Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres). Dans une petite salle du Xe arrondissement parisien, j’ai vu projeter devant moi un objet fondamentalement hybride qui ne ressemblait à rien de connu et qui semblait s’adresser directement à moi. Une impression à la fois juste et trompeuse, puisqu’en réalité, chaque spectateur devrait éprouver le même sentiment que ce film s’adresse à lui et rien qu’à lui. Notre Histoire est écrit et mis en scène à la première personne et c’est sans doute pour cette raison qu’il semble s’adresser, sans filtre et sans médiation, à chacun de ses spectateurs, considérés comme des individus à part entière et non comme des consommateurs pris dans une masse ou, pire encore, enfermés dans une nasse. Si bien que Notre Histoire c’est peut-être bien l’histoire de tout un chacun.

2. À propos de Notre Histoire, j’ai parlé d’un film à la première personne. A vrai dire, c’est forcément un peu plus complexe. Car, dans le film de Vincent Dietschy, on peut tout aussi bien dire que je est un autre ou qu’en tout cas, le sujet ou le personnage sont diffractés. Ce n’est sans doute pas le lieu de faire la critique du film, au sens classique du terme, mais, j’aimerais d’ores et déjà, comme Notre Histoire m’y incite fortement, faire l’éloge du bricolage. Du bricolage comme organisation du chaos mais organisation à partir de soi, de chez soi. Du bricolage comme geste patient, méthodique mais aussi fantaisiste ou libérateur. Dans bricol(l)age, il y a collage et là, pas à pas, on s’approche du film de Vincent Dietschy, Notre Histoire. Un film fait à la maison mais tourné vers le monde. Un film de quartier qui nous propulse dans un ailleurs. Le collage c’est ce qui permet de faire tenir les morceaux ensemble mais sans masquer les collures. Justement, Notre Histoire c’est le film des contraires qui peuvent, qui doivent coexister ensemble. L’écrit/l’oral. La comédie/l’élégie. L’instant présent/le temps qui passe. Keaton/Molière. Michel Legrand/Jean-Sébastien Bach. Les attentats du Bataclan/Me too. Son histoire/Notre histoire. Et c’est à la fois fluide et douloureux. 

3. Bricolage, montage, collage disions nous. Autrement dit : comment faire du cinéma aujourd’hui, avec ou sans argent. Notre Histoire est au cœur de cette question. Comme un geste doux, complexe et très obstiné pour parvenir à tracer une nouvelle carte du cinéma et des sentiments. Un geste d’artisanat furieux, disait René Char, qui suppose de l’amour et de la patience. Notre Histoire, c’est 5 ans de la vie d’un petit groupe réuni autour de Vincent Dietschy et de son désir d’aller au bout de cette histoire. 5 ans pour créer un objet vivant, riche, romanesque, réflexif, très personnel, un objet baroque, miroitant de ses multiples facettes,  à qui on n’a surtout pas envie d’attribuer les qualificatifs habituels : fragile (ou alors comme de la porcelaine), petit, minimal, minoritaire ou je ne sais quoi d’autre… 

4. Ce geste je l’envie. Il m’est arrivé à moi aussi de commettre des films et je sais à quel point il faut de l’obstination pour tenir le cap face à ce qui ressemble le plus souvent à un parcours du combattant. Notre Histoire a eu cet effet assez euphorisant, de ranimer la flamme qui sommeillait en moi. Au point que, par un effet de contamination ô combien positif, il m’a donné envie de m’y remettre. Car, au fond, par sa méthode très personnelle et son récit très singulier, Notre Histoire a aussi le mérite de nous mettre en situation de réfléchir à notre propre désir, amoureux ou artistique, ce qui revient finalement au même. Et, par le pouvoir d’incitation qu’il m’a donné, je suis allé jusqu’à me dire que si, par bonheur, je tournais à nouveau un film, je le ferais dans des conditions assez proches du film de Vincent Dietschy. Ce qui aurait pu être vu comme une contrainte devenant ainsi l’affirmation d’un désir. 

5. J’en étais resté là quand j’ai appris que Notre Histoire ne pourrait pas prétendre bénéficier de l’agrément du CNC. L’agrément du CNC, c’est ce qui permet, entre autres, à un film de sortir dans les meilleures conditions. C’est-à-dire non seulement de vivre, de sortir dans les salles, de circuler, de respirer, d’aller à la rencontre de ses spectateurs, mais aussi, pour ses producteurs ou ses distributeurs et finalement pour toute son équipe, de bénéficier, à juste titre, du merveilleux système d’aide à la française… Seulement voilà : pour des raisons bureaucratiques que je laisserai préciser à la productrice du film dans une note ci-dessous­*, Notre Histoire pourrait devenir un paria dans le paysage du cinéma français. Est-ce bien raisonnable de priver ainsi un film de sa vie propre, simplement parce qu’il n’a pas été fabriqué dans les conditions habituelles de réalisation d’un film en France ? Est-ce bien raisonnable de renvoyer ainsi un film à une marge dont on sait à quel point elle peut être asphyxiante et, pour tout dire, mortifère ? La réponse est évidemment non, surtout en ces temps de pandémie, où chacun est amené à penser et à redéfinir sa propre pratique. J’appartiens à un monde où les films naissent libres et égaux, où une œuvre n’est pas évaluée en fonction de son budget ou de sa méthode, mais de son talent ou de son invention. Il me semble que cette égalité en droit doit demeurer la règle, une sorte de principe auquel il ne convient pas de déroger, surtout à une époque où les moyens techniques pour réaliser un film sont de plus en plus accessibles. Sinon, c’est à un retour en arrière vertigineux auquel nous risquons d’assister, un retour à cette industrie du cinéma d’avant la Nouvelle Vague, dominée par le corporatisme et la rigidité. Qui a envie de ça ? En tout cas, pas moi. Et encore moins Notre Histoire. 

6. D’autant plus que les fées qui se sont penchées sur Notre Histoire ne manquent pas de ressources. Prenant le contrepied de la stratégie intensive à laquelle s’adossent presque tous les films, les protagonistes de Notre Histoire – distributeur, productrice, réalisateur – ont choisi, en terme de distribution, une stratégie extensive. Comme un prolongement naturel au geste de la mise en scène.  Lancer le film comme un produit et le laisser mourir de sa belle mort, après deux ou trois semaines d’exploitation ? Que nenni. Plutôt tenir une approche qualitative et singulière. C’est-à-dire choisir une salle qui joue le jeu de montrer Notre Histoire comme un objet unique. Et puis cheminer comme ça, sur un mode vagabond, buissonnier, de salle en salle, comme si chaque projection était la première, comme si chaque spectateur était le premier. Contourner la loi du marché et prendre des chemins de traverse qui permettent au film de Vincent Dietschy de rencontrer vraiment ses spectateurs. Et non pas le public, grand fourre-tout consumériste et statistique dans lequel personne ne se compte. Montrer un film comme une expérience donc, là encore, hors des us et coutumes usées jusqu’à la corde. 

7. Toute stratégie comporte un risque bien sûr. Le risque de ne pas être vu, entendu, commenté… Mais n’est-ce pas ce qui se produit régulièrement pour tout un tas de films qui peinent à exister ? Au contraire, Notre Histoire prend son risque mais en jetant les bases d’une nouvelle donne, hors des plateformes aussi bien que des comportements moutonniers. Le risque salutaire d’écrire et d’inventer une autre histoire. 

Thierry Jousse 

* Note d’Annabelle Bouzom, productrice de Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres:  L’agrément du CNC risque d’être refusé au film pour des raisons de non-respect du droit du travail. Vincent a en effet réalisé une grande partie de son film avec des acteurs et des techniciens qui faisaient partie de son entourage, sans passer par l’étape d’un financement préalable. Ni lui, ni ses partenaires, n’étaient rémunérés au moment où ils travaillaient, et ils ont ainsi pris le risque de ne l’être jamais. C’est seulement autour d’un premier montage image que nous nous sommes rencontrés. Nous avons alors réalisé toute la post-production dans le respect du droit du travail. Un an et demi de travail acharné, où ma société a assumé sur fonds propres la rémunération de tous les participants. Pourtant, le CNC est formel : pas de tournage rémunéré (s’agissant d’une fiction), pas d’agrément. Le système aujourd’hui en vigueur au CNC suppose des contrats et des déclarations préliminaires qui interdisent complètement toute démarche spontanée comme celle de Vincent et de ses partenaires. Autrement dit, tout film qui s’autorise dans sa fabrication à puiser dans la matière de l’intime glisse de fait dans une forme d’illégalité. Cela conduit à museler la créativité, alors que dans un contexte de démocratisation très forte de l’accessibilité aux matériels de tournage, le CNC se devrait de l’accompagner. Il préfère se comporter en censeur.